Rencontre avec le joaillier Nagib Tabbah

Quand un talent exceptionnel sublime la tradition familiale

Rana Bou Saada

Depuis plus de 150 ans, la famille Tabbah s’est imposée comme l’un des noms les plus respectés de la haute joaillerie. Nagib Tabbah dirige aujourd’hui l’entreprise fondée par son arrière-grand-père au Liban. Orient Palms a eu la chance de le rencontrer dans son magasin amiral à Beyrouth et de discuter de son exceptionnel parcours : de son émerveillement d’enfant voyant de l’or fondu pour la première fois à ses dernières créations de bijoux.

Vous avez un jour expliqué que “la conception de bijoux n’est pas seulement un métier, c’est avant tout un appel…” Comment cela s’est-il reflété sur votre propre vie ? Quand et comment avez-vous entendu cet appel ?

La joaillerie est ma vie, c’est une passion de tous les jours. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu conscience d’appartenir à une famille d’artisans bijoutiers. Mais quelques événements survenus entre mes cinq et huit ans ont certainement eu un impact profond sur ma vocation…

Ma première visite dans un atelier de bijoux a eu lieu avec mon grand-père. Chaque matin, il avait l’habitude d’aller inspecter le travail des orfèvres, des sertisseurs et des lapidaires. Il donnait des instructions techniques précises et directes aux orfèvres et je sentais qu’ils avaient un immense respect pour lui. Pendant la visite j’ai été ému par un vieil homme qui travaillait sur une bague. Ses mains étaient patinées par le temps et de dures années d’expérience. Mais ses doigts étaient délicats comme s’il jouait d’un instrument. J’étais fasciné. J’ai ressenti l’amour pour ce travail.

  • “Eagle Soul”
    All pictures © courtesy of House of Tabbah

Je visitais l’atelier de temps en temps et je restais avec les designers. Le seul endroit qui m’était interdit était la fonderie. Les fours, la chaleur et les lourdes machines de coulée en faisaient un endroit dangereux. Mais un jour, sans me faire voir, j’ai jeté un coup d’œil et j’ai vu cette scène étonnante : un homme avec un énorme masque de protection versait de l’or fondu dans un creuset. Il n’y avait pas de bruit, pas d’odeur, juste la vision de l’or jaune vif et orange qui coulait comme de l’eau. Je garde le souvenir d’une tranquilité inoubliable qui émergeait de cette scène.

Pouvez-vous nous dire à quelle occasion vous avez découvert que vous aviez un message personnel à exprimer à travers le design ?

Quand je me suis marié, j’ai voulu concevoir quelque chose de très personnel pour ma femme, bien que nous ayons de belles créations dans nos collections. C’est à ce moment que je me suis trouvé à créer quelque chose qui n’avait jamais été fait, dans le but de transmettre mon propre message… qui était l’amour.

  • “Saga Diamond” Watch

M. Joseph Tabbah a fondé la maison de joaillerie il y a plus de 150 ans, et vous représentez la cinquième génération dans cette entreprise familiale. Comment mêlez-vous votre propre créativité avec cet héritage plus que centenaire ? Je pense à un exemple en particulier : votre grand-père, Nagib Tabbah senior, a conçu le premier « Roi serpent » en 1957 ; c’est un modèle que vous avez réintroduit dans votre collection de 2005, « Jardin d’Eden » et le « Serpent Divin » est désormais une création emblématique de vos collections. Pouvez-vous nous dire comment vous associez cette tradition familiale à votre propre créativité ?

Vous partez toujours de quelque part. Nos archives contiennent plus de dix mille modèles : vous pouvez imaginer à quel point elles sont une source d’inspiration quand vous vous y plongez…

  • “Copacabana”

La façon dont les femmes portent les bijoux a changé au cours des décennies, mais les thèmes sont toujours les mêmes : le serpent, les fleurs, les oiseaux, la nature, ainsi que des formes géométriques. Ma touche personnelle est de les faire revivre et de raconter une histoire à travers eux. Dans ce processus de recréation, je me découvre moi-même. Donc j’ajoute ma touche personnelle à chaque pièce et je me l’approprie en m’assurant que tous vos sens seront excités lorsque la porterez.

En fait, quand vous regardez une pièce pour la première fois, elle doit être attirante, elle doit vous parler. Ensuite vous commencerez à la découvrir en contemplant et en carressant ces détails qui la rendent unique. Le premier contact est très important, parce qu’il vous permet de ressentir la sensualité de la pièce.

Dans le cas du Serpent Divin, j’ai créé des yeux en taille marquise pour l’humaniser. En fait je suis très inspiré par le corps de la femme, qui est certainement la plus belle source d’inspiration. Quand vous regardez notre serpent, c’est comme si vous regardiez une femme. C’est ma touche personnelle : humaniser les bijoux pour qu’ils puissent vous émouvoir.

“Kiss Me“

De quelle manière pensez-vous que votre propre expérience, votre éducation et votre personnalité ont fait évoluer les créations de la maison ?

C’est mon propre voyage, influencé par là où j’ai grandi et l’éducation que j’ai reçue. Vous pourriez penser que si quelqu’un est né dans une famille de bijoutiers, il doit continuer sur le chemin de ses ancêtres. Mais cela ne fonctionne pas comme ça, parce que cela dépend beaucoup de votre personnalité. Si je refaisais les mêmes designs que mon grand-père et mon père – qui ont eu beaucoup de succès à l’époque – je ne créerais rien de personnel. Mon parcours, mon éducation et mon histoire personnelle se reflètent dans ce que je crée.

Vous pouvez clairement reconnaître les œuvres de nos trois générations : mon grand-père, mon père et moi. Nos designs sont très différents, mais vous remarquez qu’ils viennent de la même famille. L’ADN de Tabbah est toujours là…

Comment décririez-vous l’évolution du travail au cours de ces trois générations ?

Je vais partager avec vous une histoire extraordinaire. En 2010, j’ai conçu la bague Daisy Love, en forme de marguerite, avec un caractéristique inédite : ses pétales bougent. Donc je suis vraiment entré dans les détails du mouvement des pétales et du jeu « elle m’aime, elle ne m’aime pas… ». La bague a eu un énorme succès parce qu’elle est très féminine et en même temps ludique et innocente.

Un jour je consultais nos archives et j’ai découvert un des designs de mon grand-père : je n’arrivais pas le croire ! Il avait conçu une marguerite, ou plutôt une fleur, dont les pétales étaient exactement les mêmes. J’ai appelé tout le monde en leur disant : c’est incroyable, extraordinatire, j’ai redessiné sans le savoir un détail qui existait il y a 50 ans !

“Daisy Love”

L’histoire de l’“Atelier” semble refléter vos propres voyages – et, en un sens, l’itinéraire de nombreux Libanais. Le magasin fondé par votre grand-père à Bab Idriss a été fermé en 1975, lorsque votre famille est partie à Monaco où vous avez grandi. Vous avez étudié à New York, travaillé en Suisse… puis vous êtes rentré au Liban en 1997, et vous avez finalement ouvert un nouveau magazin amiral rue Allenby à Beyrouth en 2014. Quel est votre lien personnel avec Beyrouth ?

Beyrouth est, pour le dire simplement, une ville très inspirante. Elle est pleine de paradoxes, de vie, et de gens qui vous mettent dans une humeur créative.

Les habitants de Beyrouth vous transmettent beaucoup d’énergie. Les femmes sont incroyables ici ! La beauté est un sujet sérieux, ici, car les femmes s’efforcent de toujours apparaître belles. En tant que designer, vous vous devez de leur donner le meilleur de vous même, parce qu’elles-mêmes se montrent toujours au mieux.

J’aime cette ville à cause de ses habitants.

“Angel”

Donc il est essentiel que la Maison Tabbah soit toujours basée au Liban ?

Absolument ! C’est notre lieu de naissance. “Tabbah” signifie “imprimeur” et l’histoire de ce passage de l’impression sur soie à la gravure, puis à l’orfèvrerie et finalement à la bijouterie, est absolument unique parmi les maisons internationales de la haute joaillerie. C’est la source de la légitimité de Tabbah !

© House of Tabbah

En termes de savoir-faire artisanal, il est de notre devoir de le maintenir au Liban, non seulement parce que c’est notre lieu de naissance, mais aussi parce que notre équipe comprend l’esprit et la philosophie de Tabbah. Tous nos artisans ont intégré ce souci de la qualité, le savoir-faire, cette compréhension… En fait, certains sont avec nous depuis plus de 40 ans. Ils ont travaillé avec mon grand-père, mon père et moi.

L’identité de la maison Tabbah est généralement décrite comme la rencontre de la sensualité et de la générosité de l’Orient avec l’élégance et la sophistication de l’Europe occidentale. Est-ce le résultat naturel d’un art de vivre typiquement libanais (une sorte de « chic cosmopolite » que l’on retrouve aussi dans les arts, la mode…) ou est-ce un choix délibéré et conscient dans votre façon de travailler (par exemple, votre grand-père a travaillé avec l’architecte français Albert Planque, surtout connu pour son élégante architecture moderniste au Maroc dans les années 50 et 60, ou vous-même avec Hubert de Givenchy…) ?

Ce n’est pas un choix conscient, c’est plutôt la conséquence de la géographie de notre pays, puisque nous sommes le premier pays traversé lorsque vous voyagez sur la route de la soie. Les Libanais ont donc toujours eu un œil sur l’Occident et un autre sur l’Orient.

  • “Saga Sea” watch

Aussi bien génétiquement que géographiquement, les Libanais sont des individus uniques. Nous regardons l’Occident et nous rêvons de son raffinement et de son élégance. Nous essayons de nous l’approprier en y ajoutant notre générosité orientale. Les créations de Tabbah sont le reflet de ces deux mondes. C’est l’élégance des femmes parisiennes rencontrant la civilisation orientale. C’est ce que nous sommes.

Comment parvenez-vous à comprendre chaque cliente et à traduire sa personnalité sous la femme d’un bijou ?

Transformer les rêves de bijoux en réalité est la raison d’être de Tabbah. Cela commence toujours par un rêve et se termine par une pièce unique qui racontera pour toujours l’histoire de la cliente. Une création originale de Tabbah n’est une réussite que si elle reflète la personnalité de sa cliente ; et si elle est portée par quelqu’un d’autre, elle ne lui ira pas aussi bien.

Vous souvenez-vous d’une anecdote avec une cliente pour laquelle ce fut plus difficile ?

C’est comme pour une robe de haute couture, chaque création de haute joaillerie correspond à une cliente unique.

Je peux vous parler de l’histoire de Infinite Cascade, le fameux collier que Charlène de Monaco a porté le jour de son mariage. J’ai été immédiatement inspiré par son amour pour la mer, et j’ai conçu ces vagues de tranquilité faites de diamants et de perles.

  • Ruby and Diamond Ring
  • Emerald Art Deco Ring

Vous avez évoqué l’importance des émotions de la cliente. Comment parvenez-vous à comprendre ces émotions ?

Les clientes ne vont pas exprimer directement leurs émotions, mais elles vont les transmettre par leur attitude, leur gestuelle, leurs paroles… Ce n’est pas une méthode qui peut s’apprendre, c’est plus quelque chose de naturel que vous ressentez. Pendant la conversation, en écoutant leurs souhaits, à un moment tout à fait inattendu, vous ressentez leurs émotions et vous commencez à dessiner.

Vous avez conçu plusieurs collections (la Designer line, Jardin d’Eden, Copacabana, le 30e anniversaire de “Béret”). D’où vous vient habituellement l’inspiration pour un nouveau travail ? Qu’y a-t-il de commun entre ces collections ?

Toutes ces collections sont inspirée par la Femme – par Eve, la femme ultime, la femme qui n’existe pas mais qui rassemble toutes les femmes. Ce que je conçois s’adresse à toutes les femmes, je n’en ai pas une particulière en tête, mais bien plutôt toutes les femmes.

  • “Beret Edition Ring”
  • “Beret Sea”

Une femme ressemble à un diamant avec ses 58 facettes. Chaque création reflète une de ces facettes, une des émotions de la femme. C’est pourquoi mes collections sont variées.

J’aime aussi raconter des histoires à travers mes créations. « Jardin d’Eden », « Daisy Love », « Béret », « Whisper », toutes ont leur propre histoire à laquelle les gens peuvent s’identifier.

Entretien réalisé en anglais le 30 novembre 2016 au magasin admiral de Tabbah à Beyrouth.